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Emotion  et  tristesse  sur  le  Mont  Blanc

par Jean-Pierre Darou - Le 27 juin 2005

 

 

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La fièvre quotidienne s’estompe dans la vallée, la cabine du téléphérique s’élève vers un ciel radieux et arrive à l’Aiguille du Midi. Brusque transition, le cœur bat plus fort. La sombre traversée des tunnels retarde un peu l’enchantement mais, dès la sortie, fougueuse et sensuelle, la montagne s’offre et me saisit.

Je connais le parcours qui mène au bivouac de la Fourche, je sais ses dangers et j’admets les propos réprobateurs des guides que je croise. Deux vers me viennent à l’esprit qui apaisent ma conscience :

« Nous avons manqué de prudence
Nous sommes récompensés »
Pardon, Paul Eluard, d’avoir confondu patience et prudence !

Comment pourrais-je éviter cette part de risque ? J’essaye de la limiter au mieux ; quand je le peux, je demande à une cordée de me prendre en stop pour un passage visiblement exposé.

La rimaye sous le col de la Fourche doit être franchie très à droite avant de revenir dans l’axe par une pente raide de glace noire, la moitié supérieure est rocheuse et s’escalade facilement vers la gauche.
Revoilà le petit bivouac, la frêle rambarde qui protége du vide, quelques vivres abandonnés et, malheureusement, beaucoup plus de détritus. Personne, je le regrette un peu car mon goût pour la solitude n’est pas immodéré et j’ai gardé le souvenir de merveilleuses rencontres de quelques heures.
J’avais déjà tenté cette course l’an dernier mais, après avoir pataugé dans une neige molle et profonde, j’avais jugé plus sage de renoncer. A vrai dire, les conditions d’aujourd’hui sont à peine meilleures, canicule en plaine et faible regel en altitude, mais la météo est excellente et une demi-lune bienveillante est prête à me guider.

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L’approche jusqu’au pied de l’aiguille Blanche n’est pas évidente, il m’a fallu trois heures et plusieurs détours. De vieilles traces m’aident jusqu’au col Moore, je les perds ensuite. Il ne faut surtout pas aller à droite où se fracassent d’énormes blocs, mais descendre à peu près droit dans la neige et les éboulis raides, j’ai ensuite équipé deux rappels de 40 mètres pour rejoindre le glacier.
Au début la face nord de l’aiguille Blanche est débonnaire. Derrière moi le soleil entre majestueusement en scène dans un décor flamboyant pendant qu’à la ronde les cimes transfigurées entament un hymne à la vie, à la joie, au désir. La neige laisse la place à la glace et l’inclinaison augmente dans la goulotte qui borde à droite les séracs pour ne plus faiblir ensuite.

La descente sur le col de Peuterey est bien équipée. Le premier rappel se prend directement au sommet pour rejoindre le sommet nord, puis on enchaîne quatre rappels de 40 mètres dont le dernier, à partir des plus bas rochers, permet de franchir la rimaye surplombante.
Surprise qui atteste l’exceptionnelle sécheresse de ce début d’été, la moitié inférieure du couloir Eccles est sèche. Impressionnante vue d’en face, l’escalade s’avère assez facile. Après l’amère expérience de la Tour Ronde, je redouble de précaution dans ces rochers peu stables. Une dernière pente en glace et me voilà au dessus du Grand Pilier d’Angle.

Après avoir lu son récit, j’avais demandé quelques renseignements sur cette course à Yannick Ardouin, il m’avait conseillé de prévoir des rappels de 40 mètres et avait ajouté que l’arête finale est longue. Je confirme ! De plus les parties peu raides étaient en neige profonde et inconsistante et tout le reste en glace ; heureusement des rochers en émergent régulièrement et permettent de détendre les mollets.
Je surveille régulièrement l’altimètre, j’arrive à 4600 mètres, j’avais prévu de m’arrêter à cette altitude non plus pour me reposer mais une raison plus profonde, sincère et poignante. Les pentes sont trop inconfortables, je m'arrêterai au Mont Blanc de Courmayeur.

Je voulais me recueillir dans ces lieux car c’est non loin de là, sur les dernières pentes de l’arête de l’Innominata toute proche, qu’au mois d’août dernier le froid et la tempête ont éteint une belle et intense flamme. Dans mon sac à dos j’avais glissé une rose rouge, je l’abandonne au gel et au vent. Dans quelques heures ce pauvre symbole aura certainement disparu, peu importe, les roses de mon jardin demeurent vivaces, elles ne cesseront jamais de fleurir.
Celle à qui je pense cultivait particulièrement trois passions, trois authentiques portes d’entrée dans l’univers de la beauté : la philosophie, la musique et la montagne. Si tu veux la connaître un peu, consulte son site : sophiaswelt.net, il garde son souvenir.
Le nom de ce site peut surprendre, quel est, diront certains, ce monde de sagesse ?
Mais n’est-il pas sage et estimable d’avoir voué sa vie à la quête insatiable du beau, que ce soit la beauté savante et travaillée des écrits de Hegel et des pièces de Mozart ou la beauté brute et sauvage des rudes escalades ?
Beaucoup me demandent aussi pourquoi, à mon âge, j’éprouve toujours tant de plaisir à partir dans la nuit, à risquer la chute, pourquoi je n’acquiers pas enfin la sagesse, disent-ils, de modérer mon ardeur pour les montagnes. Je réponds simplement : « Parce qu’elles sont belles ! ».

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Je reprends ma route mais le pas est devenu plus lourd, est-ce la pesanteur de la fatigue ou celle de la tristesse ? La lumière du sommet proche m’appelle et m’encourage.

Je suis seul sur le Mont-Blanc, tout autour les nuages ondoient sur un océan de montagnes. Ils jouent à cache-cache avec l'horizon et dansent dans le ciel qui, paraît-il, est parfois si pur qu’on peut voir les étoiles. Aucune n'est en vue, j'en suis un peu déçu et je baisse les paupières.
Le petit renard de mes lectures d’enfant saisit ce moment pour venir se blottir à mes côtés dans la neige. « Ne t-avais-je pas dit qu’on ne voit bien qu’avec le cœur ? »

Je découvre maintenant dans l’azur des diamants étincelants. Ce sont d’insolites étoiles, elles sont absentes des cartes du ciel et pourtant je les connais bien. Je perçois ici le regard inquiet de ma femme, là le reflet d’une longue ou plus récente amitié, je retrouve là-bas l’éclat d’un être cher à présent disparu. Proche ou lointaine, chacune participe à la merveilleuse harmonie de cet éternel instant …

La haut, toutes m’accompagnaient et scintillaient dans mon cœur.

 

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Texte et photos : Jean-Pierre DAROU © skyandsummit.com

 

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