| Retour | Course réalisée le 30 octobe 2005 |
Veille de Toussaint au Grand Paradis
Italie - 4061 m
La nuit tombe sur le refuge Vittorio Emmanuelle. La face nord du Ciarforon rougeoie dans les dernières lueurs du soir. Le petit lac en partie gelé reflète un ultime éclat métallique. Les étoiles une à une s’enhardissent et captent à leur tour le regard puis captivent la pensée.
|
|
|
| Le Gd Paradis depuis la vallée | Le Ciarforon depuis le refuge Victor Emmanuel |
Sur la terrasse quelques Italiens racontent bruyamment des histoires fort drôles
que je ne comprends pas.
Assis sur une pierre, je me laisse bercer par la douce arrivée de la nuit et je
me souviens ...
C’était il y a 35 ans. Nous étions quatre couples d’étudiants et nous
commencions ici un tour du Grand Paradis qui allait être riche d’émotions et de
détours car la carte italienne que nous possédions manquait beaucoup de
précision.
Mon frère Jean-Claude était avec son amie Sigrid et je venais de connaître
Maria.
Maria ne savait pas encore que son cœur ne lui permet pas de tels efforts, pour
elle le Grand Paradis fut un rude chemin de croix, ce n’est qu’au retour que le
cardiologue lui a dit pourquoi. Depuis nous acceptons de vivre nos passions
séparément, à elle la beauté de la musique et plus particulièrement celle du
chant choral, pour moi les splendeurs des sommets. Grâce à elle j’écoute mieux
la musique cristalline des cimes et de son côté elle ferme les yeux devant mes
petites fugues vers les sommets.
|
|
|
Le Ciarforon et le petit lac sous le refuge |
|
|
La face nord du Grand Paradis et le tracé de la voie Bertolome | |
|
|
Dans la face (50° à 55°). | |
|
|
Le grand sérac avant la sortie. |
Mes rêves me portent à une période encore plus lointaine, à
l’époque où, mon frère et moi, nous avions découvert ensemble cette montagne qui
avait un peu pris la place de notre mère disparue.
Que de marches à en perdre haleine dans les Pyrénées puis dans les Alpes !
Et cette montée en courant, sacs chargés, sur le chemin de la moraine entre le
parking du Tour et le refuge Albert 1er ! Nous venions de lire les carnets du
vertige et nous voulions faire aussi bien que Lachenal. Je crois que nous avions
à peine deux ou trois minutes de retard sur lui et je me rappelle que
Jean-Claude m’avait battu au sprint de quelques mètres.
Un peu plus tard Sigrid s’est séparée de Jean-Claude, il en était resté
inconsolable, dix années s’étaient écoulées et il vivait toujours seul.
C’est dans sa garçonnière que ses collègues anesthésistes, étonnés qu’il ne soit
pas venu pour les opérations prévues, l’ont retrouvé allongé sans vie sur le
sol. Rupture d’anévrisme au cerveau. Je l’ai veillé la nuit suivante.
La sonnerie du téléphone retentit, je décroche :
« Jean-Claude, qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi n’es-tu pas venu à notre
premier rendez-vous ? »
J’ai dû dire à la jeune infirmière que la mort est parfois aussi fulgurante que
l’amour.
Cette course, inondée de lumière, de couleur et de beauté, je l’ai faite en
pensée avec mon frère. Je suis allé à sa rencontre au Grand Paradis, ne sachant
pas dans quel autre ailleurs un jour peut-être je le retrouverai.
|
|
|
| La vierge du sommet | Vue vers le sud avec le Viso |
Je quitte le refuge à 5 heures 30 et monte rapidement la
moraine parcourue la veille pour examiner la face.
Ensuite la neige commence à être abondante, elle porte mal.
Il fallait bien un purgatoire, ce fut cette partie de la marche d’approche entre
la crête de Moncorvè et le pied de la face. J’enfonçais parfois jusqu’au ventre
dans une neige à peine croûtée. Quel dommage de faire la trace pour moi tout
seul, j’aurais préféré pouvoir l’offrir ou bien la partager !
Dans le couloir commence vraiment le festin, c’est même trop facile. Les
crampons croquent aisément la neige durcie, je trouve à peine quelques mètres en
glace dans la partie la plus raide au niveau du grand sérac. En deux heures ce
savoureux plat de résistance est dévoré.
L’arête terminale est une apothéose. Elle offre à mes pensées en dessert l’azur
infini du sommet.
« Moderation is a fatal thing.
Enough is as bad as a meal.
More than enough is as good as a feast ».
Oscar Wilde
|
|
|
| Vue vers le nord : le Mont Blanc | Autoportrait au sommet |
Texte et photos : Jean-Pierre DAROU ©Skyandsummit.com
Vous venez de réaliser une course en montagne, un vol en parapente ?
Envoyez nous vos récits et photos : webmaster@skyandsummit.com